Adieu ma Titine

Oui, je sais. C’est ridicule. Vous avez été quelques-unes à me le faire comprendre. « Hey, Stef, ce n’est qu’une bagnole ! » Alors oui, je sais bien, mais quand même, dix années qu’on faisait équipe, ce n’est pas rien. Avec Titine, j’ai sillonné toutes les routes d’Ile de France quand j’étais décoratrice, je me suis abritée de la pluie, j’ai déjeuné, gouté, dîné, lu, écrit, téléphoné. Je suis partie en vacances. Je me suis cachée, couchée sur les sièges avant, lorsqu’au troisième sous-sol de ce parking de la Madeleine, j’ai vu le mari d’une amie rouler des gros patins à une femme qui n’était pas mon amie. Avec Titine, j’ai rencontré des auto-stoppeurs (dont un mec déguisé en père Noël). J’ai eu des conversations improbables avec des collègues, des amis. J’ai gagné dix fois the Voice en chantant à tue-tête. Elle ne m’a jamais dit que je chantais comme une casserole. Elle ne m’a jamais fait de sale coup, et la seule fois où elle s’est sentie faible, elle a quand même donné son maximum pour capoter à deux-cents mètres de la maison et ne pas me laisser en rade sur la nationale. Avec elle, j’ai aussi vécu le pire, le jour où cet écureuil suicidaire s’est jeté sous nos roues et qu’on a failli emplafonner un arbre de plein fouet pour l’éviter. Alors oui, je sais, ce n’est qu’une bagnole mais quand j’ai dû me séparer d’elle il y a quelques jours, j’ai eu le cœur bien gros.

Depuis plusieurs mois, notre couple était devenu trop dangereux. Nous roulions sans clignotant, sans balai d’essuie-glace, sans radio, sans radiateur, sans contrôle technique, et dans une humidité permanente. L’eau de pluie pénétrait par tous les pores de sa carrosserie. Je ne pensais même pas pouvoir la vendre. J’avais presque un espoir. Elle aurait tiré une retraite tranquille sur un parking de ma ville, c’était son destin. Mais il y a eu ce gars qui s’est pointé avec sa bouche en coeur. Un gars bricoleur, qui a trouvé Titine parfaite pour sa femme qui passait le permis pour la troisième fois et qui finirait sûrement par l’obtenir sur un malentendu. L’horreur. Ma Titine allait être bousillée par une bonne femme ne sachant pas conduire ! Alors là, je lui ai expliqué mon attachement, tout ce que nous avions vécu et partagé, et tanpis pour le ridicule. Mais contre toute attente, le type m’a répondu plein d’empathie.

– Je comprends ce que vous ressentez. J’ai vécu la même chose avec ma Tiguan.

– Ah bon ?

– Oui, nous étions très attachés. Ça a été terrible de m’en séparer, mais elle me coûtait trop cher et ma femme voyait ça d’un mauvais œil, admit-il d’une voix désolée.

Je trouvais enfin chez cet inconnu la compassion que je n’avais trouvé chez aucune de mes copines. Comme quoi le dialogue entre un homme et une femme peut parfois se rejoindre, au moins sur le terrain des voitures. Alors nous avons fait affaire.

Le jour de la transaction sur ce parking public, voulant retarder le moment de la séparation, je n’en finissais plus d’expliquer le fonctionnement de la voiture, de vérifier qu’il ne restait rien de personnel dedans, de contrôler les papiers, jusqu’au moment où le type a posé sa main sur mon épaule.

– Hey, ne vous inquiétez pas, ça va aller. Je vais bien m’en occuper.

Je lui ai donné les clés. Il est monté, a fait démarrer la voiture, a appuyé sur l’accélérateur. Je n’ai pas pu partir. Il fallait que je regarde ma Titine rouler avec un autre conducteur que moi. Je me concentrais comme une malade. «Okay. Calmos. Tu vas pas te mettre à chialer comme une idiote. Titine c’est juste un bout de tôle assemblé à un autre bout de tôle par des ouvriers dans une usine ! C’est juste un truc mécanique » Mais je ne devais pas avoir l’air d’en mener large. Alors le gars a fait plusieurs fois le tour du parking et s’est mis à me tourner autour comme pour nous offrir à Titine et à moi un dernier tour de piste ensemble. Ça m’a remonté un peu le moral. Je me suis dit que Titine me quittait pour un homme bien. Puis au bout de trois tours, il a pris la sortie. Titine a fait des petits appels avec les feux de détresse dans un dernier au-revoir. J’ai répondu par un signe de la main.

Aujourd’hui, je me suis remise de mon émotion. J’ai une nouvelle Titine. La Titine numéro 4. J’ai décidé de la bichonner pour que notre amour dure toujours.

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