La dédicace en hypermarché : une expérience incroyable

Avant de vous raconter ma première expérience de dédicace en hypermarché, je dois tout d’abord avertir les auteurs débutants qui comme moi ne sont pas connus : si vous n’êtes pas décidés à mettre le paquet pour vous faire connaître, et surtout si vous avez un ego inadapté, évitez ce genre d’expérience car vous risqueriez d’en ressortir plutôt abîmés. Pour ma part, mon ego étant bien calibré (je suis une fourmi dans la fourmilière et cela fait bien longtemps que j’ai accepté cette idée), j’ai trouvé cette expérience formidable et très enrichissante. C’est même une expérience que je renouvellerai avec plaisir car j’ai tissé des liens avec mes premiers lecteurs et ce sentiment d’aller les chercher un par un me galvanise. D’autre part, lorsqu’on écrit, cette expérience s’avère être une bonne source d’inspiration.

Il avait été convenu avec la direction du magasin que je fasse une dédicace au rayon culture de 10h à 18h. Le magasin Carrefour en question (celui de Saint-Quentin-en-Yvelines) est immense. 15 000 m2 de superficie sur 2 niveaux, 5 tapis roulants de 33 mètres de long, et 400 employés. Lorsque je suis arrivée et que j’ai vu les affiches de moi format poster disposées au rez-de-chaussée et à l’étage, je me suis dit « oh, mon Dieu !» Mais bon, ils ont raison chez Carrefour, je ne suis pas venue pour être cachée dans un coin (même si à cet instant précis j’avais plutôt envie de me terrer dans un trou de souris). Thomas, Christophe et Réda, tous les trois dynamiques et souriants m’accueillent et m’accompagnent jusqu’à l’endroit qui va être mon bureau pour la journée. « On vous a installée à la croisée des chemins » me disent-ils. En découvrant ma table et mon fauteuil disposés en plein milieu de l’allée centrale, un second « oh, mon Dieu ! » vient à mon esprit. « Ça va aller ? » me demande Thomas. « Oui bien sûr » Je m’installe. On me demande si je veux boire quelque chose, si j’ai tout ce qu’il me faut. Il n’y a pas à dire, ils sont vraiment gentils. J’étais arrivée en avance et donc à 9h50, je me retrouve seule, assise devant ma table, avec face à moi une allée longue de plusieurs centaines de mètres emplie de rayons à l’infini. Même en plissant les yeux, je n’arrive pas à voir ce qu’il y a tout au fond du magasin. On dirait des cannettes. À moins que ce ne soit des serviettes empilées ? Derrière moi le rayon casseroles (si, si), à ma gauche le rayon livre, une tête de gondole de chaussures en biais, à ma droite les vases et les assiettes, non loin le rayon lingerie. Juste derrière moi un grand panneau avec sous le mot ÉVÉNEMENT une photo de ma tête et de mon livre et surtout tout autour, des gens, des clients de Carrefour, qui circulent en poussant des caddies ou en tirant des paniers roulants. Mes premiers instants je dois l’avouer sont un peu difficiles. Je suis très, très visible. Vous allez me dire que c’est le but mais au départ, c’est un peu déroutant d’autant plus que la plupart des gens semblent ne pas me voir. Une drôle de sensation m’envahit. Suis-je sous une cape d’invisibilité comme Harry Potter ?

Au bout d’une heure, je suis déjà presque habituée aux réactions. Le comportement des clients à mon approche est intéressant. Il y a ceux qui fixent l’affiche sans me regarder, ceux qui détournent la tête, ceux qui m’observent comme une bête curieuse, ceux qui me sourient et me souhaitent bon courage, ceux qui me disent bonjour, ceux qui se demandent ce que je fous là, en plein milieu. Il y a encore ceux qui m’espionnent cachés derrière les piles d’assiettes, ceux qui se disent qu’ils ne pourraient jamais être à ma place… Serais-je en train de me métamorphoser en bête de foire ou en animal de zoo ? Tous les salariés Carrefour qui passent (reconnaissables à leurs blouses bleues) me disent bonjour en souriant.

À 10h30, je crois avoir repéré un agent chargé de choper les voleurs. À l’abri des regards, il observe une ado au rayon chaussettes. Jean, basket et talkie. À mon avis je l’ai démasqué.

10h50 : Je réalise que ça fait une heure que je suis là et que je n’ai pas vendu un seul livre. J’en ai 13 à vendre. En arrivant j’avais eu le sentiment que ce n’était pas assez, mais Thomas m’avait affirmé le contraire. C’est vrai finalement. À côté le rayon regorge de livres et puis il y a les best sellers et les auteurs connus, pourquoi on achèterait mon livre ?

11h05 : Je commence à noter ce que je vois.

11h07 : Première dédicace ! Un homme avec un bébé assis dans le caddie me fait dédicacer un livre pour sa mère. Pour Josie…

11h12 : Mon téléphone sonne. Ma fille a un truc urgent à me demander. Un homme passe en parlant bien fort pour que j’entende. « Tu parles d’un évènement ! Et en plus c’est au téléphone ! Ah, c’est commercial ! » Je raccroche.

11h15 : Annonce générale dans le magasin. Une voix sensuelle et féminine annonce ma présence au 2e étage du magasin. Oh mon Dieu !

11h17 : Une dame brune s’arrête net à un mètre de moi et hurle : « Meeeerde ! J’ai oublié la colle. Fais chier ! Faut que je retourne au rayon papeterie ! » Son fils accroché au caddie se ramasse une grande claque derrière la tête « Mais tu pouvais pas me le dire toi ! » Pauvre gosse. J’ai de la peine.

11h28 : Est-ce que vous faites partie de la famille de Charles Exbrayat ?

11h36 : Une femme s’arrête près de moi et me dit qu’elle a entendu parler de mon livre. Je suis contente. Elle poursuit « Oui c’est terrible cette affaire du petit Grégory, hein ? Vous avez bien fait d’en reparler. Il ne faut pas oublier ces choses-là ! »

11h40 : Pour Cyriane… La fille de Cyriane me signale que j’ai une énorme tache noire au milieu du front. « Ah bon ? Comment c’est possible ? ». « Je crois que ce sont vos lunettes». Mes lunettes sont bleues alors cela me paraît bizarre. Elle me prête son miroir de poche.

11h47 : Je discute avec une dame qui a un joli visage avenant. Elle me fait remarquer que lorsque Hélène Rollès était venue, les affiches étaient plus grandes. Je lui réponds dans un sourire que cela me paraît normal. Hélène Rollès a rempli Bercy quand même.

11h52 : Je constate que le siège sur lequel je suis assise est très confortable.

11h55 : Un couple d’une cinquantaine d’années hésite à acheter un body en dentelles noires accroché en tête de gondole. L’homme dit « Au niveau des seins, ça va déborder de partout» La femme répond « Non, le problème c’est comment on fait, y’a pas de boutons en bas… » Oh, non pitié ! Je ne veux pas entendre ça. Je m’apprête à m’éloigner mais ils reposent le body et passent à un autre rayon. Ouf !

12h03 : Une femme s’arrête devant ma table sans me regarder. Elle prend un de mes livres, parcourt la quatrième de couverture, fait une grimace on ne peut plus voyante (je suppose qu’elle le fait exprès, mais dans quel but ?) Elle repose le livre d’un geste dégoûté et s’en va.

12h07 : Pour Isabelle…

12h10 : Je me dis que j’ai une chance extraordinaire. Je suis en train d’écrire dans ce qui est sans doute le plus grand bureau du monde. Qui peut se targuer d’avoir un bureau plus grand que moi en cet instant ? Même pas Donald Trump !

12h11 : C’est où les piles ?

12h15 : Je croise le regard compatissant d’une femme qui semble me plaindre. Elle m’adresse un sourire d’encouragement. Je lui renvoie son sourire et le mien veut dire «Merci Madame, mais ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas au fond de la mine en train de pousser des wagonnets » Aura t-elle compris  mon message ?

12h18 : Excusez-moi, on a déjà dû vous poser la question, mais est-ce que vous faites partie de la famille de Charles Exbrayat ?

12h22 : Un monsieur très gentil me demande une dédicace. Pour Nathalie…

12h30 : Pause déjeuner. Je file vers les toilettes de la galerie commerciale et là, face au miroir, je me rends compte que j’ai de grandes traces noires sur le nez. Heureusement ça part facilement, mais hors de question d’avoir du noir partout cet après-midi. Obligée d’aller chez Afflelou me procurer d’autres lunettes avant d’avaler vite fait la moitié d’un jambon beurre et d’y retourner.

13h34 : Bonjour. Est-ce que vous êtes la fille de Charles Exbrayat ?

13h41 : Vous savez où je peux trouver des biberons ?

13h47 : Pour Véronique…

13h53 : Vous savez où est la fontaine à eau ?

14h01 : Pour Altina…

14h08 : Dans ma tête j’ai déjà acheté un vase en verre, le quart des livres du rayon littérature, et un plaid rose qui a l’air très doux…

14h17 : Une jeune femme me dit bonjour dans un sourire, lit la 4e de couverture de mon roman, me dit toujours en souriant « Je vais vous le prendre » et s’en va (sans dédicace) avec mon livre sous le bras. Elle sera la seule personne avec laquelle je n’ai pas parlé.

14h20 : Je fais le pari avec Christophe et Réda que j’aurai vendu tous les livres avant 17h (il en reste 6).

14h30 : Le rayon des autocuiseurs s’il vous plaît ?

14h32 : Nouvelle annonce dans le magasin par la voix sensuelle et féminine. Plusieurs personnes tournent subitement la tête vers moi. Oh mon Dieu !

14h40 : Pour Valérie…

14h56 : Un homme s’arrête devant ma table, prend un de mes livres et me demande si c’est bien. Drôle de question. « Oui il est très bien » je réponds. Puis il regarde l’affiche derrière moi. « Pourquoi vous travaillez pour cette femme-là ? » questionne-t-il. Je réponds « Mais cette femme, c’est moi ! » Il paraît médusé. Il regarde l’affiche, puis moi, puis l’affiche. Sa mâchoire se décroche. Il porte la main à sa bouche. Dans deux minutes il va me dire que j’ai pris cher. Mais il se reprend et affirme « Oui, oui, on vous reconnaît ». Il ment très mal.

15h : Nouvelle dédicace. Pour Hélène…

15h08 : Un employé du service sécurité passe et m’adresse un sourire avec un petit signe de la main. Je lui réponds de même. Ça y est, je me sens comme à la maison !

15h09 : Un enfant feuillette mon livre et me dit en roulant des yeux « oh, là, là… y’a beaucoup de pages ! » Il a un visage tout rond.

15h12 : Le magasin se remplit. La première journée de beau temps après deux semaines de pluie avait jusque-là tenu les clients éloignés, mais là, ils arrivent…

15h14 : Vous faites partie de la famille de ce type-là… Je me rappelle plus de son prénom… Celui qui écrit des romans policiers ?

15h20 : Pour Ana…

15h32 : Pour Lucie…

15h40 : Pour Marie-France… Incroyable ! Devant ma table, un semblant de queue commence à se former !

15h45 : Une dame s’arrête pour parler de mon roman avec moi. Elle tient dans ses mains le dernier exemplaire. Elle me demande de quoi ça parle. Pendant qu’on discute une jeune femme arrive et dit « oh non, ne me dites pas que c’est le dernier ? Je suis venue exprès ! » Thomas, qui est à côté de moi à ce moment là, affirme que j’ai tout vendu et que c’est bel et bien le dernier. Je lis la déception et la consternation sur le visage de la jeune fille alors je tends un flyer à la dame en lui disant qu’elle peut réfléchir, que rien ne presse.

15h52 : Pour Justine…

15h54 : Je quitte les lieux avant l’heure, mais il n’y a plus rien à vendre. J’ai gagné mon pari !

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