L’histoire de Pascal

Le mois dernier, vous avez été nombreuses (il n’y a eu que des femmes) sur les réseaux sociaux à me demander une suite à L’histoire de Véronique. La voici. Je vous raconte L’histoire de Pascal (son ex-mari). Cette nouvelle peut-être lue de manière isolée mais pour ceux qui souhaitent lire d’abord L’histoire de Véronique, c’est ici !  Bonne lecture.

Pascal boutonna sa parka et rabattit la capuche sur son crâne dégarni. Bon sang ce qu’il avait froid ! Déjà presque vingt minutes qu’il battait le pavé entre le stand de poupées en bois et celui de bijoux en cuir. C’était là qu’il avait perdu Marion, alors il ne devait pas bouger. Elle allait bien revenir sur ses pas à un moment ou à un autre. S’il se mettait à la chercher il ne la retrouverait jamais. Ce marché de Noël lui sortait par les yeux ! Où donc était-elle passée ? Trois fois il avait essayé de l’appeler sur son portable mais il tombait toujours sur la messagerie. À coup sûr, elle était encore en panne de batterie. Comment se débrouillait-elle pour systématiquement oublier de recharger son téléphone ? Il ne comprendrait jamais. Cela n’arrivait pas avec son ex-femme. Il fouilla ses souvenirs mais ne put se rappeler un moment où Véronique ne fut pas joignable. Tiens d’ailleurs, il faudrait qu’il l’appelle pour lui souhaiter un joyeux Noël. Pascal se fit la réflexion que Véronique revenait fréquemment dans ses pensées ces derniers temps. Était-ce un signe de lassitude vis-à-vis de Marion ? Possible. De plus en plus souvent, il aspirait à un peu de quiétude et de repos mais la jeunesse de Marion, sa vivacité, son dynamisme, ne le permettait pas. Trente ans d’écart, ça creuse la différence.
Pascal souffla de l’air chaud dans ses paumes. Il aurait dû prendre des gants, ses doigts étaient bleuis par le froid. Dans une allée parallèle, il avisa un stand proposant du vin chaud. Les effluves de cannelle le firent saliver. Si Marion n’était pas revenue d’ici cinq minutes, il se laisserait tenter. Fichu Noël ! Marion avait commencé à le bassiner dès le mois de septembre. Elle voulait absolument passer les fêtes en Allemagne. Pourquoi l’Allemagne ? Avait-il demandé. « Parce que je rêve de ça depuis que je suis toute petite, il paraît que les marchés de Noël sont extraordinaires ! » Et voilà, maintenant c’était le troisième marché de Noël qu’ils arpentaient depuis leur arrivée la veille. De toute façon, il détestait Noël. La magie n’opérait plus. Il pensa à sa fille. Lorsqu’elle était enfant les Noëls étaient fabuleux. Le plaisir que Véronique et lui ressentaient en achetant les jouets, leurs gloussements et leurs crises de fou rire la nuit lorsqu’ils déposaient en catimini les cadeaux au pied du sapin, et la lumière dans les yeux de la petite lorsqu’elle se réveillait. Mais tout cela était loin. Sa fille était désormais mariée et habitait à l’autre bout de la planète. Et surtout elle avait vingt-cinq ans. « Marion est plus jeune que ma fille ! » Combien de fois avait-il martelé cette phrase dans sa tête pour éviter de basculer. Mais cette vérité n’avait pas fait écho en lui. Oh, il avait bien tenté de résister. Mais Marion l’avait ensorcelé. Pourtant on ne pouvait pas parler de coup de foudre. Certes, dès son arrivée dans l’entreprise, sa plastique ne lui avait pas échappé mais il ne s’était pas pris à espérer un scénario invraisemblable contrairement à certains de ses collègues. Leur différence d’âge était trop énorme. Elle venait de prendre un poste au service contentieux. Lui était responsable du service informatique. Il avait beaucoup à faire. Souvent il sautait la pause déjeuner et restait tard le soir. Un vendredi vers vingt heures Marion l’avait appelé pour qu’il vienne la dépanner. D’habitude, Pascal ne s’occupait pas des ordinateurs en rade, il déléguait cette tâche à des gars de son service mais là, ils étaient déjà tous partis et Marion semblait paniquée. Elle avait un travail à finir pour le lundi matin. Il fallait absolument que son ordinateur marche. Pascal avait donc pris en charge la machine défaillante. Elle lui avait souri, lui avait dit qu’elle « lui revaudrait ça ». Quelques jours plus tard, elle lui avait proposé de prendre un verre à la sortie du boulot. Pascal avait hésité avant d’accepter un peu décontenancé. Qu’allait-il bien pouvoir lui dire ? Elle était si jeune. Mais il n’avait pas eu à chercher ses mots. La conversation avait coulé naturellement entre eux. Ils avaient ri et s’étaient attardés dans la brasserie jusqu’à presque minuit. Pascal avait été obligé de s’éclipser pour téléphoner à Véronique en prétextant une grave panne informatique. Premier mensonge, et Pascal présageait déjà que ça ne serait pas le dernier, car depuis longtemps, il ne s’était pas senti aussi jeune, libre et léger. Les jours qui avaient suivi, Marion avait mis en avant tous ses atouts pour le séduire et ils étaient nombreux, à commencer par sa fraîcheur. Il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir qu’elle le désirait. Les collègues de Pascal étaient fous. « Mais vas-y mec, qu’est-ce que t’attend ! », « oh, le veinard, putain, mais qu’est-ce que tu lui as fait pour qu’elle t’allume comme ça ? » Pascal était perdu. Il ne comprenait rien. Il n’avait rien fait de spécial. Il voulait encore résister. Il pensait à Véronique. Mais plus il résistait, plus Marion le harcelait.
Avant même qu’il ait fait quoi que ce soit, une rumeur s’était répandue dans l’entreprise. Le chef du service informatique se tapait la nouvelle, la petite jeune, la bombasse du service contentieux. D’un seul coup, Pascal, qui d’ordinaire se fondait dans la couleur des murs, suscitait l’intérêt de tous. Les hommes l’enviaient y compris ses supérieurs. Les femmes soupçonnaient une qualité inavouable qui attisait leur curiosité. Pascal se sentait pénétré d’un souffle nouveau. Celui d’un chasseur sur le terrain. Il était redevenu mâle. Un mâle puissant. Un mâle qui se tenait tel un gladiateur dans l’arène, bien campé sur ses deux jambes, torse bombé, menton haut, fier et beau. Alors il avait cédé. Après un diner au restaurant, il avait sauté le pas. Les premiers mois, il assurait sur tous les fronts. Au boulot, personne ne pouvait rien lui reprocher tandis qu’auprès de Marion, il donnait le change. Oui il était cet homme plein d’attentions, drôle, surprenant, qui assurait comme un jeune trentenaire sous la couette. Mais en réalité Pascal s’essoufflait déjà. Pourtant, sous la pression de sa jeune maîtresse, il mit fin un peu abruptement à vingt-sept ans d’un mariage sans faille. Il avait blessé Véronique, il le savait, et parfois il s’en voulait, mais il n’avait pu faire autrement. Marion le tenait par les sens. Impossible d’imaginer se passer d’elle. Impossible de la laisser filer dans les bras d’un autre, même si la garder relevait de l’exploit. Il fallait toujours être en forme, toujours sur le qui-vive, toujours au fait de ce qui intéressait les jeunes sans quoi il passerait pour un vieux. Financièrement, il fallait assurer aussi. Elle aimait les cadeaux, les restos et les week-ends en amoureux. Pascal savait que ça faisait partie du package. Lui tout seul, l’homme finalement ordinaire qu’il était, n’aurait pas suffi. Parfois Pascal n’en pouvait plus de tous ces efforts pour la satisfaire. La trouille de la perdre le tenaillait mais il se disait qu’il ferait peut-être mieux de souffrir un bon coup puis de redevenir cinquantenaire, mari et père. Peut-être même qu’il ferait mieux de ne pas attendre qu’elle le quitte, car il ne fallait pas se leurrer, c’est ce qui allait arriver dans un avenir plus ou moins proche. Il y a trois semaines il avait eu une panne. La première. C’était sans doute dû à la fatigue mais Marion n’avait pas très bien réagi. Moqueuse, elle lui avait demandé s’il connaissait la chanson de Linda Lemay qui traitait de « ce genre de problème ». Pascal ne la connaissait pas. Alors Marion s’était mise à fredonner :

Oui, c’est un manque de politesse
Quand ça s’met pas au garde-à-vous
Quand ça donne des signes de faiblesses
Avant même de se tenir debout

Quand ça a pris la décision
De succomber à la paresse
Qu’ça reste sur sa position
Devant la plus belle paire de fesses

Quelle déception quand vous trouvez
À l’heure de passer à l’action
Le principal intéressé
Qui fait dodo dans son caleçon

Il avait rigolé mais en réalité, il s’était senti affreusement blessé. Son orgueil de mâle, son ego en prenaient un sacré coup. Intérieurement, il avait maudit Marion, son manque de délicatesse et de tolérance. Il s’était alors souvenu que ce n’était pas la première fois qu’il avait à subir un tel empêchement. Véronique, elle, avait été compréhensive. Elle lui avait parlé doucement. Lui avait expliqué que passé cinquante ans, ce n’était pas anormal. Pourtant, furieux contre lui-même, il avait alors reproché à sa femme son manque de coquetterie. C’est toujours plus facile de rejeter la faute sur l’autre. Quel con !
Un souffle de vent glacial s’engouffra dans l’allée du marché. Pascal frissonna. Mais qu’est-ce qu’elle foutait ? Il essaya à nouveau de joindre Marion sur son portable. En vain. Oh et puis merde ! Se dit-il. Il oublia le stand de vin cuit et se dirigea d’un pas décidé vers l’hôtel. Ras le bol ! Il avait froid. Il ne sentait plus ses mains ni ses pieds. Il allait rentrer et l’attendre au chaud. Les heures à venir se profilèrent à son esprit. Elle allait arriver les bras chargés de paquets et lui reprocherait de ne pas l’avoir attendue. Ensuite il faudrait se changer pour aller au restaurant. Pourvu qu’elle ne veuille pas aller danser, se dit Pascal. Marion aimait les clubs, les endroits plein de monde et de brouhaha. Mais là, ce soir, non. Stop. Trop c’est trop. Il allait mettre un point d’honneur à rester dans la chambre. Ils commanderaient un room-service, voilà tout. Il avait assez donné. À elle aussi de prouver qu’elle tenait un peu à lui. Il attendit son arrivée en guettant les bruits de l’ascenseur. Il attendit longtemps. Si longtemps qu’il s’endormit dans le fauteuil. Lorsque Marion pénétra dans la chambre, Pascal se réveilla en sursaut. Elle n’était pas seule. Un garçon d’une vingtaine d’années l’accompagnait.
– Ah ben t’es rentré finalement ! Lança-t-elle. C’est dingue j’ai rencontré un ancien copain de lycée. C’est pas un truc de ouf ça ? Jules je te présente Pascal, mon mec, Pascal… Jules.
– Salut, dit Jules laconique.
– Euh, bonjour…
– Jules m’a parlé d’un club absolument génial ! C’est à deux pas d’ici, tu viens avec nous ?
– Quoi ? Euh… non. Mais…
– T’as raison, on risquerait de te prendre pour mon père comme la dernière fois, s’esclaffa-t-elle.
– Non mais attends…
– On est juste revenu poser les paquets. Allez salut à t’à l’heure !
– Marion attend…
Pascal tenta de la retenir mais elle s’esquiva en déposant un baiser rapide sur ses lèvres. Avant de sortir de la chambre, suivie de Jules, elle lui dit :
– Ne cherche pas à me joindre, j’ai plus de batterie !

Pascal n’en revenait pas. Il était sidéré. Quel manque de respect ! Elle débarquait là avec un copain et le plantait comme ça, alors qu’il était en Allemagne pour elle ! Et le jeune là, qui sait ce qu’il allait se passer avec lui !
Une grande lassitude s’abattit soudainement sur lui. Cette fois, c’était fini. Il était seul dans cette chambre d’hôtel impersonnelle puant le renfermé, dans cette ville dont il n’avait rien à faire, pour une fête dont il se fichait éperdument. Ce Noel était probablement le plus pourri de toute sa vie. Il se trouvait stupide. Il était fatigué de ne jamais se reposer, de devoir vivre dans une constante séduction, de livrer bataille pour garder Marion, trop jeune, trop belle, avec la peur permanente qu’elle le quitte. Après tout il avait mangé son pain blanc. C’était déjà bien au-delà de ce qu’il pouvait escompter. Il aspirait maintenant à redevenir lui-même. À laisser aller les imperfections de son âge et perdre le contrôle. Il avait envie de se poser, de retrouver son foyer, son ex-femme, sa vie tranquille d’avant. Une vie qui ronronnait doucement mais qui était douillette et tendre. Oui mais voilà, il avait fait du mal à Véronique. Est-ce qu’elle accepterait de le pardonner ? Pascal n’imaginait pas Véronique pouvoir vivre sans lui. Depuis leur séparation, il ne l’avait vue que trois fois et il l’avait trouvée grossie, vide et triste. Elle souffrait de son absence c’était certain. Elle avait besoin de lui. Il allait faire amende honorable et elle le reprendrait. Tout de même, on ne met pas presque trente de vie commune à la poubelle aussi facilement. Il eut envie de lui téléphoner. Vingt-trois heures trente. Après tout c’était Noël. Elle devait sûrement se morfondre avec sa famille d’autant plus que leur fille n’était pas revenue en France cette année pour les voir. La pauvre. Quand même, qu’est-ce qu’il lui avait fait subir ! Désormais il allait être le plus gentil des maris. Il composa son numéro. La tonalité lui parut bizarre, comme lointaine. Au bout de quatre longues sonneries elle décrocha.
– Allô ?
– Allô ?… Véro… c’est moi, c’est Pascal…
– Ah… Tu vas bien ?
– Oui merci… et toi ?
– Ça tombe bien que tu m’appelles… Je voulais le faire justement…
Pascal sourit. Elle pensait à lui. Elle voulait l’appeler. Il avait vu juste, elle avait envie de le voir. Il lui manquait.
– Il faut qu… voit… Par…
La connexion étant très mauvaise, Pascal se rapprocha de la fenêtre.
– Excuse-moi, je n’ai pas compris… Je suis en Allemagne, ça marche mal !
Véronique rit :
– Qu’est-ce que tu fais en Allemagne ? Il fait froid et c’est gris ! Non, c’est parce que je suis aux Antilles… à la Martinique !
Cette nouvelle contraria fortement Pascal. Véronique était aux Antilles sans lui.
– À la Martinique… mais qu’est-ce que tu fais là-bas ?
– Justement… c’est aussi un peu pour ça que je voulais te téléphoner… Mais peut-être qu’il vaudrait mieux discuter de cela quand on se verra à Paris…
– Discuter de quoi ? Mais non, vas-y je t’écoute…
– Bon voilà… Ça va faire bientôt trois ans qu’on est séparés… Et on n’a pas divorcé…
– Je voulais t’en parler justement… Peut-être que nous pourrions…
– Le faire. Oui, je pense qu’il est temps maintenant…
– Mais non. Enfin rien ne presse…
– Si. Ça presse… Je compte me remarier !
– Quoi ? Mais avec qui ? Pascal avait crié.
– Il s’appelle Christophe. Tu l’as croisé lorsque tu es venu à l’hôpital…
Pascal fouilla sa mémoire. Avait-il croisé quelqu’un lorsqu’il était allé la voir après ce fichu accident à la piscine ? Non. Il ne se souvenait de personne.
– Je ne me rappelle pas…
– Mais si… L’aide soignant…
Soudain Pascal se remémora. Un type énorme. Une armoire à glace dont la blouse verte peinait à fermer tant ses muscles saillaient. Il l’avait pris pour Teddy Riner. Le gars l’avait regardé avec méchanceté et Pascal s’était dit que Véronique avait certainement dû s’épancher sur son épaule.
– Mais… ce n’est pas possible, s’exclama Pascal. Il est beaucoup plus jeune que toi !
– Non. Il n’a que sept ans de moins que moi… et puis… tu me parais assez mal placé pour…
Pascal l’interrompit brusquement :
– Oui, oui… bon… je crois que tu t’emportes un peu vite… il faut réfléchir… tout cela est très soudain…
– Tu sais ces dernières années, j’ai eu le temps de réfléchir…
– Oui, oui… bon… écoute on verra cela à ton retour…
– D’accord. Merci… Mais tu avais quelque chose à me dire toi ? Pourquoi tu appelais ?
– Pour rien…
– Bon, alors Joyeux Noël !
– Oui c’est ça. Joyeux Noël !

Pascal raccrocha et se laissa tomber lourdement sur le lit. Il jeta un œil aux murs beige fade. Il se sentait seul. Nul. Con.

Stéphanie Exbrayat, le 22/12/2016 copyright tous droits réservés. N° SGDL 30964

2 commentaires sur “L’histoire de Pascal

  1. Je souhaitais écrire une chronique, mais j’ai préféré lire cette nouvelle, que je n’avais pas encore lue ! Elle m’a tenue en haleine jusqu’au bout, et elle m’au aussitôt donné envie d’aller relire « Véronique » ! Merci pour ce très bon moment de lecture (qui favorise ma procrastination 😉 ) !

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