Le café renversé

J’inaugure cette toute nouvelle rubrique « Souvenirs de lectures » avec un moment assez cocasse, un souvenir truculent dans ma vie de fourmi.

En 1997, j’ai fait partie du jury du Grand Prix des Lectrices de Elle. Cette expérience s’étant avérée intéressante et riche d’enseignements, c’est donc tout naturellement que quelques mois plus tard, au printemps 98, je tente ma chance en répondant à une annonce du magazine DS (aujourd’hui disparu) stipulant : Écrivez à la rubrique « Lire » pour nous confier vos goûts en littérature. Vous serez peut-être choisie pour faire la critique d’un nouveau livre et rencontrer son auteur.

Et bingo, je suis retenue ! Rapidement, je reçois par courrier le livre dont je dois faire la critique. Un assez gros volume édité par Albin Michel : La fin du monde d’Olivier et Patrick Poivre d’Arvor. La tuile ! La fin du monde, ça c’est clair ! Lire les frères Poivre d’Arvor, pas de souci. Avec plaisir même. Mais les rencontrer et me livrer à une sorte d’interview ? Pitié ! Je ne suis pas journaliste et me retrouver face à PPDA qui a interviewé les plus grands de ce monde… Hélas, quand le lait (le vin ?) est tiré il faut le boire. J’ai postulé. Je dois assumer. Je lis donc le livre. Je découvre un roman satirique qui évoque les médias et le milieu de l’édition. Un roman pas mal du tout et assez prenant mais quelles questions poser ? Comment on fait une interview ? Que dire ?

Rendez-vous est donné au restaurant de l’hôtel Costes rue Saint Honoré. Je suis habillée simplement d’un pantalon noir, de ballerines et d’une veste courte rose pâle à boutons dorés, genre Chanel. Plutôt classique et chic. Dans le restaurant deux femmes sont déjà là qui préparent l’arrivée des Poivre d’Arvor. Il y a aussi un technicien et un photographe. Cela me paraît être beaucoup de monde. Je suis stressée. Nous sommes en avance alors une des journalistes me demande si je veux boire quelque chose. Je commande un café. Je n’aime pas cela mais de toute façon je ne pourrai rien avaler. Elle me demande si j’ai préparé des questions, me briefe, me parle des sujets que je dois absolument aborder. Mon stress augmente. Le serveur arrive avec les boissons. Et là, catastrophe, il se prend les pieds dans les câbles des spots, manque tomber, se rattrape de justesse, et renverse le café sur ma veste ! Une énorme forme brunâtre se répand sur le tissu rose pâle. Impossible de faire l’interview avec ça sur le dos. Je suis contrainte de l’enlever, chose qui n’était absolument pas prévue. Je me lève. Je l’ôte. Une des journalistes lâche : « Ah oui d’accord ! ». Eh oui… Je suis une femme à forte poitrine comme dirait Élie Semoun. Sous la veste je porte un tee-shirt noir, très moulant et très fin qui était censé prendre le moins de volume possible mais certainement pas être découvert. Mes seins, on ne voit que ça. C’est terrible. Je suis mortifiée. Je me dis que les frères Poivre d’Arvor vont croire que je me suis habillée comme ça exprès alors que, sans en avoir honte, la grosse poitrine est un atout (et encore pas toujours) dont je me sers peu. Je l’utilise que dans les cas d’urgence extrême comme un pneu crevé en bord de route déserte mais certainement pas dans une situation pareille (enfin à l’époque c’était comme ça, tout cela c’était il y a presque 20 ans, hein !) Il va donc falloir que je rencontre les deux hommes pareillement vêtue. Impossible de masquer quoi que ce soit. Fort à parier que mon tee-shirt va passer pour une tentative de séduction mal venue et vulgaire. Comme quoi, un simple café renversé peut vous transformer en une personne que vous n’êtes pas.

Ils arrivent. J’ai mal au ventre. Je voudrais être la petite souris qui se faufile dans son trou. La journaliste nous présente. Échanges de poignées de mains. Ils ont de l’allure dans leurs beaux costumes. Je m’assois à la place assignée par le photographe. Les frères Poivre d’Arvor sont face à moi et moi je ne me sens pas à ma place du tout. Long silence… Tout le monde attend que je commence, que je dise quelque chose. Une boule énorme entrave ma gorge. Une fraction de seconde, je pense que je n’arriverai pas à produire un seul son. Mais au prix d’un effort énorme, je réussis à leur demander de l’indulgence pour tout ce que je vais dire ou ne pas dire. Aujourd’hui, je ne me souviens plus de ce que m’a répondu exactement Patrick Poivre d’Arvor, à part  : « Ne vous inquiétez pas Stéphanie ». Ses mots étaient rassurants, gentils, mais surtout d’avantage que les mots, le timbre de sa voix était à la fois d’une chaleur et d’une douceur telles que je me suis tout de suite sentie apaisée. Tant bien que mal, je fais l’interview. Je bafouille un peu et j’ai le sentiment de ne pas savoir rebondir sur les réponses qu’ils donnent. Patrick Poivre d’Arvor fait des réponses longues pour me laisser le temps de réfléchir à ma question suivante. Quelle délicatesse ! Le journalisme est un métier et pas le mien, alors je fais au mieux. J’arrive à conclure, maladroitement, mais j’arrive au bout. On se remercie mutuellement. On se lève. PPDA dédicace mon livre. On se sert chaleureusement les mains. Et au moment où ils quittent le restaurant, je respire enfin, avec la sensation d’être restée en apnée tout ce temps. Une journaliste me dit que je me suis bien débrouillée, que ce n’était pas facile. Elle est sympa car ma prestation n’a pas dû être bien glorieuse. On échange encore quelques mots. Et ça y est je suis dehors ! C’est le soulagement.

Ce n’est que rentrée chez moi que j’ai pensé à regarder la dédicace.

Quel gentleman ce Patrick Poivre d’Arvor ! Rien ne lui avait échappé mais à aucun moment il n’a eu un regard déplacé, sans doute pour éviter de me mettre mal à l’aise. Quel savoir vivre ! Quel homme ! C’est alors que je me suis dit que demander son indulgence avait été stupide. Il aurait été indulgent quoi qu’il advienne. Monsieur Poivre d’Arvor est une belle personne.

Quelques jours plus tard, l’article est paru dans le magazine prouvant que rien n’avait échappé non plus au photographe. Décidément !

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