L’histoire de Véronique

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Le gynécologue avait été formel.

– Vous savez Madame Geoffroy, passé un certain âge, la graisse abdominale est très dangereuse pour la santé. Vous risquez des problèmes cardiaques, du diabète, de l’hypertension… Il faut prendre cela très au sérieux. Ce n’est pas juste une question d’esthétique. Bon, vous allez m’éliminer tout ça vite fait bien fait, et je vous revois la prochaine fois avec huit kilos de moins !

Il en avait de bonnes le gynéco. Huit kilos en moins. Comme si c’était facile ! Elle avait déjà essayé de perdre du poids. Et puis d’abord, qu’est-ce que ça voulait dire « passé un certain âge » ? Avait-elle déjà un pied dans la tombe ? Cinquante-trois ans, ce n’était tout de même pas si vieux ! Le moral en berne, Véronique maugréait, se demandant si elle ne ferait pas mieux de changer de praticien. Ce n’était pas la première fois qu’il lui faisait la leçon et ça commençait sérieusement à l’énerver.

Dès qu’elle eut refermé la porte de son appartement, Véronique prit une douche. La chaleur de l’eau lui fit du bien. Elle décida ensuite de préparer un bon repas pour se réconforter. Les effluves culinaires finirent de la détendre, et c’est presque en chantonnant qu’elle ajouta la dernière pincée de sel à son plat. Un poulet à la basquaise avec du riz, ce n’était pas si calorique que ça se disait-elle, d’autant plus qu’elle avait réduit la quantité d’huile de cuisson. Elle choisit de dîner devant la télé. Au moment de mettre le dessert et la tablette de chocolat sur le plateau, elle se ravisa. Cette consommation était-elle raisonnable ? Elle cassa la tablette en deux pour n’en conserver qu’une moitié. Voilà déjà un bel effort. En fanfaronnant, elle s’installa dans le salon en prenant bien garde de tout avoir à portée de mains : télécommande, sel, poivre, serviette, verre d’eau (elle avait hésité avec un verre de rouge mais avait, là aussi, opté pour le plus sage). Elle alluma le poste. Danse avec les stars débutait. La dégustation aussi. Elle prit son temps pour manger, savoura chaque bouchée avant de saucer son assiette avec un gros morceau de pain. Puis elle attaqua le dessert. Un yaourt à la grecque au miel qu’elle avait saupoudré d’éclats de noisettes et d’un peu de Chantilly. Elle avait toujours trouvé le yaourt à la grecque bien meilleur avec un ajout de cette crème si onctueuse. Enfin le chocolat au lait disparut assez vite. Elle était repue. L’estomac prêt à exploser, elle réprima un rot. Sur l’écran les stars se déhanchaient. Véronique observait les longues jambes fuselées sous les collants de danse, les tailles fines, les poitrines fermes. Sans même qu’elle ne s’en rende compte, sa main s’aventura sur ses hanches, puis sur son ventre. Elle tâta les trois gros bourrelets qui ceinturaient son abdomen. Elle n’avait jamais été aussi enrobée qu’aujourd’hui. Pourquoi avait-elle ingurgité toute cette nourriture ? Quel plaisir en retirait-elle maintenant que tout avait été avalé ? Plus elle regardait ces filles bien sculptées, plus la culpabilité l’envahissait. Elle n’aurait pas dû. Le gynécologue avait raison. Si elle ne se reprenait pas en mains, elle risquait de sacrés problèmes. Véronique se demanda depuis combien de temps elle stockait toute cette graisse. La photographie prise le jour de son cinquantième anniversaire lui revint en mémoire. Elle se tenait droite et souriante dans sa robe rouge. Celle-là même qu’elle ne pouvait plus mettre aujourd’hui, et qui coinçait au niveau des cuisses. C’est certain, depuis que son mari l’avait quittée, elle s’était laissée envahir par la tristesse et l’ennui. Il fallait bien combler ce vide qui l’habitait d’une façon ou d’une autre. Alors oui, elle avait la main un peu trop lourde sur la nourriture. Deux années qu’elle était seule. Elle n’avait rien vu venir. Un vendredi soir, Pascal était rentré du travail et lui avait annoncé qu’il s’en allait. Comme ça. Deux phrases terriblement abruptes qui l’avaient assommée. « J’aime une autre femme. Je ne peux plus rester avec toi ». L’autre s’appelait Marion et avait vingt-deux ans. Elle était plus jeune que leur fille. Cette différence d’âge l’avait anéantie. Ainsi, sa vie conjugale s’achevait par un coup du sort d’une affligeante banalité. Des témoignages lus dans la presse féminine sur les besoins des hommes cinquantenaires lui étaient revenus en mémoire. Mais là, c’était bien réel. Il s’agissait de sa vie. Dans les semaines qui suivirent, des images lubriques de son mari avec cette gamine ne cessèrent de hanter son esprit.

Aujourd’hui, l’amertume avait remplacé la tristesse. Qu’est-ce qu’ils avaient tous à vouloir mettre des jeunes dans leurs lits ? Oh, elle n’avait pas à chercher bien longtemps. La réponse, elle l’avait là, sous les yeux. Sur l’écran, le défilé de silhouettes félines se poursuivait. Elle réfléchit à sa propre situation. Elle vieillissait. Si elle venait à tomber malade, qui s’occuperait d’elle ? Sa fille habitait à Tahiti. Difficile de faire plus loin. Elle devait réagir. Elle n’avait pas envie de crever seule au fond d’un hôpital poussiéreux sans aucune visite. Un régime s’imposait. Bien sûr les intentions de repas hypocaloriques sont faciles au sortir de table. Un peu comme les fumeurs qui assurent que c’est leur dernière cigarette en l’écrasant dans le cendrier. Pourtant, il allait bien falloir qu’elle obtienne des résultats cette fois. Elle revoyait le gynécologue dans six mois. Cela faisait deux kilos par mois, c’était jouable.

Quelques jours plus tard, Véronique se rendit à la piscine municipale. « Le meilleur sport pour les gens comme vous », avait dit le Docteur. Encore un sous-entendu qui ne lui plaisait qu’à moitié. Elle sua comme un bœuf et s’arracha la moitié des cheveux pour enfiler le bonnet. Dans le bassin, il n’y avait pas foule et elle put bénéficier d’un couloir vide. Elle commença à nager mais, très vite, elle s’ennuya. Quel intérêt y avait-il à faire le même trajet des dizaines de fois sans jamais changer de paysage ? Dans les gradins près du bassin, elle avisa un homme habillé qui se tenait debout, accoudé à la balustrade. Il surveillait le cours de natation d’une petite fille avec couettes et maillot rose. Plutôt grand et bien bâti, son pull moulait des pectoraux bien dessinés. Il lui tapa dans l’œil. Et si elle prenait sa revanche ? De toute évidence, il était bien plus jeune qu’elle. Véronique lui donnait quarante-deux ans à tout casser. Et alors ? Pourquoi n’aurait-elle pas le droit elle aussi à sa part de chair ferme ? Il lui sembla cependant évident que, davantage que l’âge, cette enveloppe de graisse qu’elle trimballait partout avec elle était un obstacle à toute tentative de séduction. Qu’importe se dit-elle. Je pourrai déjà essayer de me faire remarquer, juste pour faire connaissance. La séduction pourrait venir dans un second temps, lorsque j’aurai perdu tous mes kilos. Il y avait fort à parier que ce père attentif venait là au moins une fois par semaine et qu’elle aurait plusieurs fois l’occasion de le rencontrer. Elle se mit alors à nager telle une sirène fendant les mers, ondulant dans l’eau dans un mouvement qu’elle imaginait gracieux et sensuel. À intervalles réguliers, son regard se posait sur l’inconnu mais il ne semblait pas remarquer sa présence. Elle fit plusieurs longueurs inutiles. Elle changea donc de tactique et décida d’opter pour de la natation synchronisée. Peu importe qu’il n’y ait pas de musique et qu’elle n’ait jamais pris de cours dans cette discipline. Elle entama alors une sorte de nage qui ne ressemblait à rien de connu. Ses bras dessinaient des mouvements sphériques, ses doigts imitaient les arabesques d’une danseuse orientale, et au bout de ses jambes tendues vers le ciel, les pieds s’inspiraient vaguement des pointes des ballerines. Elle s’évertua à parcourir une centaine de mètres comme ça. Elle croisa le regard mi-affligé mi-ironique d’un maître nageur qui arpentait le bassin, mais, de la bombe, rien. L’essoufflement commençait à poindre. Mine de rien, elle faisait du sport. Au moins, elle n’aurait pas tout perdu, songeait-elle. Elle nagea jusqu’aux plongeoirs et décida de barboter un peu pour reprendre son souffle. C’est alors qu’elle aperçut deux jeunes filles franchir le pédiluve. Véronique les observa et se dit qu’elles avaient déjà de belles formes de femme, même si ça crevait les yeux qu’elles ne dépassaient pas les quinze ans. Leurs seins ressemblaient à des pommes qu’on aurait voilées d’un petit triangle de tissu. Leurs fesses joyeuses souriaient et se balançaient au rythme de leurs pas, tout comme leurs cheveux longs qui flottaient dans les airs. Le bel inconnu leur tournait le dos et se tenait assez éloigné. Et pourtant, tel un missile sur sa cible, il flaira leur présence. Sa tête pivota sur son axe comme un périscope. Il les dévisagea avec gourmandise sous l’œil éberlué de Véronique. Comment avait-il fait pour les savoir là ? Avait-il un septième sens ? Un gyrophare dans le cerveau avec sirène hurlante programmée sur la fonction viande fraîche ? Ou alors les adolescentes dégageaient une odeur particulière qui ne pouvait être sentie que par les animaux en rut ? Furieuse, Véronique se retint de lui hurler : gros dégueulasse ! Pauvre mec ! Elles ont à peine dix ans de plus que ta gosse ! Pervers ! Pédophile !

Pour évacuer sa rage, elle se mit alors à nager de toutes ses forces. Les hommes sont indécrottables pensait-elle. Tous les poncifs y passèrent : tous les mêmes, guidés par leurs sexes, obsédés… toute la haine ressentie pour les hommes en général et pour son ex-mari en particulier débordait dans le chlore de la piscine. Elle donna toute son énergie dans un dos crawlé puissant. Elle fit une longueur à ce rythme, puis deux, puis trois. Son cœur cognait contre sa poitrine. Le souffle lui manquait. Elle avala de l’eau à plusieurs reprises, mais ne s’arrêta pas. Elle fonçait. À la sixième longueur, elle ne vit pas les petits fanions signalant les cinq derniers mètres avant le mur. Elle était dans sa lancée. À pleine vitesse, sa tête cogna violemment le carrelage. Sa nuque craqua. Le choc résonna jusque dans sa mâchoire et ses épaules. Ses dents s’entrechoquèrent. Elle coula à pic et dans un réflexe naturel voulut reprendre sa respiration. Une douleur intense s’infiltra dans ses poumons. Puis plus rien. Son corps inerte s’enfonça dans les profondeurs bleutées de la piscine. Des images défilèrent. Elle était une mariée de vingt ans. Les volutes de sa robe blanche l’enveloppaient dans un cocon de douceur liquide…

Lorsqu’elle reprit connaissance, Véronique était allongée sur le sol froid en bordure de bassin. Que lui était-il arrivé ? Sa vue brouillée lui offrit tout d’abord la face grave du maître nageur penché sur elle. Puis le visage d’un homme. Un beau visage viril à la mâchoire carrée. C’est alors qu’elle se souvint. Sa rage. Son crawl. Sa vitesse. Le mur si dur. Et puis le bel inconnu. Celui qui se penchait justement sur elle. Intérieurement, malgré la douleur, elle eut envie de sourire. Finalement elle avait réussi. Elle allait faire sa connaissance.

– Comment vous sentez-vous ? Lui demanda-t-il.

Véronique avait la gorge en feu et trouver une réponse semblait être un long cheminement dans son cerveau. L’homme poursuivit :

– Vous savez que vous nous avez fait une sacrée frayeur.

– …

– Je suis médecin. J’ai appelé une ambulance qui va vous emmener à l’hôpital. Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer.

Il lui prit la main et sur un ton dont on s’adresse aux enfants ou aux très vieilles personnes, il la tança gentiment.

– Qu’est-ce qui vous a pris aussi d’aller à une vitesse pareille ? À votre âge, ce n’est pas raisonnable !

Stéphanie Exbrayat, le 15/11/2016 copyright tous droits réservés. N° SGDL 30711

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