L’histoire d’Éva

eva2

J’ai été lâche.
Pour éviter de prendre des décisions qui auraient pu s’avérer difficiles, j’ai refusé d’admettre qu’Éva avait un problème. Pourtant qui d’autre que moi, sa grande sœur, aurait pu la sortir de cette situation ?
Nos parents sont morts brutalement il y a longtemps déjà. On a grandi auprès de notre grand-père paternel. Un homme irascible et pingre qui nous a vite fait comprendre l’âpreté de la vie. J’ai toujours veillé sur Éva. J’ai toujours essayé de la préserver des épreuves, et j’y suis toujours parvenue. Jusqu’à ce jour maudit. Ma faiblesse nous a conduites au pire. Je me sens si coupable.

Avant cet événement tragique nous habitions à Grenoble. Nous coulions une vie plate dans un appartement tranquille. On partageait le loyer, les loisirs comme les corvées. On s’appuyait l’une sur l’autre comme deux jeunes trentenaires un peu mal engagées dans la vie. Il est difficile d’expliquer comment tout cela a commencé. C’est cette sale petite manie qui a pris de l’ampleur. Éva ressentait le besoin fréquent de se nettoyer le visage. Au début, elle se le lavait le matin au réveil, puis en rentrant du travail, et encore une fois avant de se coucher. Rien de vraiment anormal mais j’avais quand même remarqué le zèle qu’elle y mettait, la façon dont elle se rinçait avant de faire de nouveau mousser le savon. Je m’en amusais et me moquais gentiment d’elle. Mais en quelques semaines, la pureté de son visage est devenue une idée fixe. Cette pensée tourmentait ses journées, hantait son sommeil et alimentait l’essentiel de ses conversations. Trois lavages n’ont plus suffi. Il en fallait quatre, puis dix, puis vingt. Au fil du temps, ce travers s’est ancré dans ses habitudes et Éva d’une nature plutôt paisible devenait bileuse. Elle passait des heures à se scruter devant le miroir, guettant le moindre signe de saleté. Elle ne parvenait jamais à la perfection souhaitée alors elle s’énervait, éructait, et finissait par rabattre ses cheveux devant sa figure pour ne plus se voir. Parfois elle me faisait un peu peur. C’est à ce moment-là que j’aurai dû faire quelque chose. J’aurai dû la forcer à consulter un spécialiste. Mais à cette même période un petit détail a contribué à ce qu’elle se calme un peu, tout du moins, son mal-être s’est manifesté différemment. Éva avait remarqué sur sa joue gauche, une petite cavité minuscule. Elle se remplissait régulièrement d’une petite croûte noire que les gommages ne parvenaient pas à éliminer. Lorsque cet orifice semblait plein, ma sœur enrubannait ses index dans du papier de cuisine, et, concentrée, faisait sortir le sébum d’une pression de ses deux doigts. Elle prenait ensuite son grand calendrier en carton et inscrivait une croix sur la date du jour. Il ne lui restait plus qu’à effectuer les calculs prévisionnels sur le temps qu’il faudrait patienter avant de pouvoir de nouveau vider ce trou. Les produits nettoyants, la pollution, le stress… autant de paramètres à prendre en compte. Ce cratère infinitésimal était devenu en peu de temps l’objet de recherches pointues. Le désordre interne d’Éva était grand mais en apparence nettement moins visible.

Cet été-là, nous sommes allés en Auvergne dans  l’ancienne ferme héritée de nos parents. J’étais contente de ce moment de répit et je comptais le mettre à profit pour reprendre Éva en mains. Je pensais naïvement être encore capable de l’aider, même si son obsession ne concernait plus sa seule personne mais aussi son entourage. Elle avait tenté à plusieurs reprises, et de manière assez violente, de me décaper le visage de force avec un produit abrasif destiné au nettoyage domestique.

Nos voisins nous rendaient régulièrement visite. Certains dont la peau était grasse et sale, donnaient à ma sœur l’occasion de se délecter en silence. Elle invitait alors notre hôte de passage à s’asseoir et à prendre un kir. Moyennant l’écoute distraite d’un discours monocorde, qu’elle ponctuait d’un « oui, oui » nonchalant, Éva se rêvait en esthéticienne ou en dermatologue. Mais cette frustration tournait au supplice lorsque Albert se présentait à notre porte. Albert était un ami de longue date. Éternel cultivateur, nous pensions qu’il mourrait un jour en plein champ. Oh, ce pauvre Albert. Si seulement j’étais intervenue à temps…
Tous les dimanches, vers midi, il venait prendre l’apéritif. On le voyait arriver de loin, soutenu par sa canne, traînant ses pauvres sabots plats. Entre nous, nous l’appelions le Cyrano du Cantal tant l’ensemble de son visage semblait tout petit comparé à son nez qu’il avait aussi gros qu’une patate. Ce légume difforme ressemblait à un tarin de boxeur qui aurait été mille fois explosé, tuméfié sous la dureté des coups. Cet appendice gorgé de défauts en tous genres, crevasses, dartres, croûtes, peaux mortes, rougeurs, déporté légèrement sur la gauche, l’empêchait de voir droit. En certains endroits comme les narines, il était impossible de distinguer un point noir en tant qu’unité. Un sillon gris et huileux, se dessinait entre les replis de la peau. Éva s’asseyait à côté d’Albert et je devais meubler la conversation, tandis qu’elle scrutait ce profil en silence. Je savais qu’elle partait dans des songes honteux. Elle rêvait de percer ces comédons, mûrs à souhait. Elle rêvait de mettre au jour des tas de petits vers blancs et rebondis. Elle se voyait effleurer cette peau miraculeuse et faire jaillir à l’air libre tout ce petit peuple que l’ignorance et le manque d’hygiène avaient relégué là depuis des années. Le pétrole d’Éva. Des puits à ses yeux gorgés d’une richesse extraordinaire.

Je n’avais pas compris que ma sœur nourrissait la folle aspiration de parvenir à ses fins. Elle s’imaginait Albert le nez rougi, les yeux embués de larmes par la faute des pincements de doigts et de la peau torturée. Elle se gavait de son courage silencieux. Éva croyait que d’une manière ou d’une autre, elle assainirait le nez d’Albert. Cela ne lui semblait être qu’une question de temps.
Ce funeste dimanche, nous étions avec lui, attablés autour d’un verre de vin et de quelques olives quand, déjouant tous nos pronostics, il nous a avoué qu’il ne comptait pas finir ses jours dans cette campagne. À la fin de l’été, Albert aurait déménagé.
J’ai vu le sourire d’Éva disparaître d’un coup. Une lueur singulière a enflammé son regard. Nul ne pourra jamais dire ce qu’il s’est passé à cet instant dans sa tête. Sans aucun doute, cette annonce a été pour elle un épouvantable choc. Lentement, elle s’est levée et s’est dirigée vers la cuisine. Je ne me suis pas méfiée. Je me suis dit qu’elle ressentait le besoin de s’isoler pour encaisser la nouvelle. Elle est pourtant revenue vers nous presque immédiatement. Elle semblait calme mais l’expression de son visage était dure. Je n’ai pas vu le couteau qu’elle tenait dans sa main. Tout a été très vite. Albert, qui me parlait sans discontinuer, n’a pas eu le temps de réagir. Éva s’est jetée sur lui, l’a renversé de sa chaise. Il est tombé pesamment sur le dos. En deux secondes, elle s’est retrouvée assise à califourchon sur lui, coinçant les membres de sa victime entre ses cuisses. Au bout de son bras tendu, le couteau a tracé un arc de cercle dans l’air et a tranché net le nez d’Albert.

Stéphanie Exbrayat, le 14/10/2016 copyright tous droits réservés. N° SGDL 30531

Un commentaire sur “L’histoire d’Éva

N'hésitez pas à donner votre avis sur ce texte !