L’histoire de Marcel

grand-mere-et-enfant

La vieille se tenait debout au fond du jardin, la main en visière sous le soleil brûlant. Elle fixait un point à l’horizon, quelque part dans la vallée. Marcel, qui observait sa grand-mère de loin, percevait la tension de sa posture. Quelque chose d’anormal était en train d’arriver.

– Marcel ! Marcel ! Viens don’ voir vite ! Cria-t-elle.

L’enfant courut aussi vite que le permettait sa faible constitution.

– Regarde ! Dit-elle, bras tendu et index pointé.

Une colonne allemande de chars et de voitures blindées serpentait lentement sur la colline d’en face, sur l’unique route menant à leur ferme. Marcel n’avait jamais vu l’ennemi mais il savait ce qu’on en disait. La peur lui laboura le ventre.

Le lointain vrombissement des moteurs résonnait dans l’air comme un bourdonnement d’insecte. Pour la première fois depuis le début de la guerre, les Allemands se hasardaient dans ce coin reculé de Bourgogne. La vieille fulmina. Elle détestait les Boches. Ceux qui, depuis deux ans, retenaient son fils prisonnier.

– Bon sang ! Qu’est-ce qu’y viennent don’ faire par ici ? Attends, qui z-y viennent, j’va’ les accueillir moi !

D’un pas rapide et décidé, elle se dirigea vers la maison. Marcel essayait de marcher à ses côtés mais il dut courir.

– Mémé, qu’est-ce que tu vas faire ? Hein Mémé ? Qu’est-ce que tu vas faire ?

Concentrée sur sa haine, la vieille ne l’entendait pas. Elle extirpa de la maie un objet oblong enveloppé d’un tissu blanc. Quand elle le retira, Marcel reconnu le fusil de chasse de son père. Telle une fièvre soudaine, la panique monta en lui, le privant soudainement de toute force. Son cœur se mit à cogner. Il imaginait sa grand-mère tenant tête à un bataillon entier de soldats sanguinaires armés jusqu’aux crocs. Au fond de lui, il savait que rien ne pourrait la raisonner. La fin semblait si prévisible. Torturé par l’impuissance, Marcel demanda encore d’une voix chevrotante, tirant sa grand-mère par la manche.

– Mémé, qu’est-ce que tu veux faire ?

Mais l’enfant était devenu invisible. La vieille, dont la raison était mise à mal par des années de pénuries, d’humiliations et surtout d’inquiétudes terribles pour son fils, repoussa le misérable d’un geste du bras. À la recherche de cartouches, elle fouillait nerveusement un tiroir. Elle les trouva enfin, les enclencha dans le fusil avec des gestes rapides et sûrs et cacha l’arme des regards, à la verticale près de la porte. Elle se tourna vers Marcel, posa ses mains sur ses épaules.

– Tu vas aller t’cacher dans la cave et t’en bouges pas !

– Nan, j’veux pas y aller !

– Si ! Tu descends à la cave sans discuter.

– Tu vas les tuer avec le fusil ?

– Nan j’va’ pas les tuer. C’est pour le cas où. Allez, vite, vas-y don’ !

Marcel savait que lui tenir tête serait vain. Elle l’avait fixé droit dans les yeux et il avait reconnu dans son regard cette flamme de détermination qu’il ne lui avait vue qu’une seule fois, ce jour où, poussés par la faim, ils avaient volé un sac de blé dans une grange. L’enfant détestait la cave. Il était terrorisé par le noir et les araignées. À la pensée d’être seul dans cet endroit humide, ses jambes se mirent à flageoler. Mais le raclement des chaînes de chars frottant la route résonnait déjà dans l’air. Il se résigna à descendre l’escalier menant au réduit. En haut d’un des murs, un soupirail laissait filtrer un mince filet de lumière et offrait une vue sur le sol de la cour. Marcel superposa trois cageots de bois vides et se hissa tant bien que mal dessus. Perché sur ce promontoire de fortune, il apercevait près de la porte, les pieds de sa grand-mère. L’un de ses souliers avait le lacet défait. Elle piétinait, signe d’anxiété. La peur de l’enfant augmenta. La tête du cortège ennemi s’immobilisa sur la route. La porte arrière du deuxième véhicule s’ouvrit. Un Allemand pénétra dans la cour d’un pas tranquille et assuré. Depuis sa planque, Marcel ne pouvait voir que ses bottes de cuir noir. Elles brillaient sous le soleil, propres et reluisantes. Jamais il n’avait vu de bottes aussi belles. Deux soldats chaussés de vulgaires brodequins suivaient le premier. L’homme s’arrêta à quelques mètres de la vieille femme, et dit d’une voix gutturale :

– Lieutenant Hans Mölder, Madame, pardonnez cette intrusion… Mes soldats ont soif. Je vous serai reconnaissant de bien vouloir m’indiquer un point d’eau. De plus, j’ai faim. Je me contenterai de ce que vous voudrez bien m’offrir.

– J’ai rien à manger ni à boire ! Passez votre chemin ! Répondit la vieille d’une voix sèche et tranchante.

Il y eut un long silence. Dans la cave Marcel retint une violente envie d’uriner ainsi qu’un sanglot qui se transforma en couinement. Les bottes ennemies ne se trouvaient qu’à trois mètres de son visage.

– Madame, j’admire votre patriotisme et votre courage… Cependant, il est impératif que mes hommes aient de l’eau, alors… Où puis-je trouver de l’eau s’il vous plaît ?

– Vous comprenez pas c’que j’vous dis ? J’vous dis de sortir de chez moi !

La vieille se rapprocha doucement du fusil. En une seconde, Marcel imagina sa grand-mère mitraillée. Sans réfléchir, il sortit précipitamment de la cave, grimpa les escaliers quatre à quatre. « Tuez pas ma Mémé ! Tuez pas ma Mémé ! »

La vieille complètement paniquée hurla son prénom. Pour la première fois de sa vie, l’enfant vit de la terreur dans ses yeux. Il se jeta dans sa jupe et serra ses jambes tandis que la vieille tentait de le protéger de ses bras. Elle n’avait même pas eu le temps d’attraper le fusil. Les deux soldats tenaient le couple en joue, n’attendant qu’un mot de leur chef pour tirer.

L’officier eut un tout petit geste de la main et les armes s’abaissèrent.

– Rassure-toi Marcel, je n’ai pas l’intention de tuer qui que ce soit. Je demande juste à ta “Mémé” de nous indiquer où trouver de l’eau.

L’enfant leva la tête vers sa grand-mère la suppliant du regard, alors, la vieille indiqua sa gauche d’un geste évasif.

– Par là, à cinquante mètres, y’a un puits…

L’officier donna des ordres secs. Plusieurs soldats descendirent de voiture et s’éloignèrent en direction du puits. Le lieutenant prit le fusil de la vieille et le tendit à l’un des cerbères.

– Je suis désolée Madame, mais il est plus prudent que nous conservions cette arme. On ne sait jamais, un accident peut vite arriver. Il avisa les poules qui picoraient dans la cour. Bien… vous allez me faire une omelette, s’il vous plaît.

La vieille ayant compris qu’il ne servait à rien de discuter, s’éclipsa vers la cuisine dans un mouvement d’humeur, ce qui fit sourire l’officier. Il pénétra tranquillement dans la maison, retira sa casquette et s’assit sur une chaise face à la table en poussant un soupir de satisfaction. Le vol nerveux des mouches meublait le silence. Marcel ne pouvait détacher ses yeux de lui. C’était la première fois qu’il voyait un Allemand d’aussi près. Il lui trouvait belle allure avec cet aigle d’argent aux ailes déployées cousu sur sa poitrine. Il n’avait pas ce regard cruel que Marcel imaginait tout germanique posséder. La chaleur était intense. Pas une seule goutte de sueur ne perlait à son front. Comment faisait cet homme ? Lui était en nage. À son tour, le lieutenant regarda l’enfant. Il lui fit signe de s’asseoir près de lui :

– Tu as quel âge Marcel ?

– Six ans Monsieur.

De sa place, Marcel voyait sa grand-mère dans la cuisine. Elle battait les œufs dans un bol et crachait copieusement dans la mixture.

– Six ans… comme mon fils… Tu es bien maigre pour ton âge.

– Mémé dit que c’est parce que je mange pas assez de viande mais de la viande on n’en a plus depuis que Papa est prisonnier. Avant mon Papa arrivait toujours à en ramener un peu…

La vieille lui fit des gros yeux pour qu’il se taise.

– Ah, ton père est prisonnier ?

– Oui. On reçoit des lettres parfois mais Mémé est inquiète parce qu’on n’a pas reçu de courrier depuis longtemps. Il est au stalag d’Altengrabow…

– Et ta mère ?

– Ma mère est morte. Est-ce que vous pouvez le libérer mon Papa ? Il s’appelle Jean Vasseur. J’vous jure qu’il a rien fait de mal !

L’officier regarda l’enfant, grave et amusé. La grand-mère fit irruption.

– Ça suffit Marcel ! T’as don’ pas besoin d’raconter tout ça !

De mauvaise grâce, elle déposa devant l’officier l’assiette contenant l’omelette fumante.

L’homme semblait affamé et se retint de se jeter sur son plat. Il mangeait en avalant de grosses bouchées brûlantes. Marcel l’observait. La peur qu’il détecte la salive et qu’il se transforme soudainement en monstre assoiffé de sang le clouait sur sa chaise. Mais le repas fut rapide. Quand il eut fini, il se leva et sortit dans la cour. La vieille et l’enfant se tenaient serrés l’un contre l’autre sur le pas de la porte. Marcel éprouvait des sentiments contraires. Le soulagement de voir tous ces soldats partir se mêlait à la déception que ce moment n’eut pas duré assez longtemps. Le lieutenant donna des ordres et plusieurs soldats s’agitèrent dans différentes directions.

Il se retourna vers eux :

– Merci infiniment, Madame, pour votre accueil. Merci Marcel, pour cette charmante discussion. Et ne perdez pas courage, une guerre finit toujours… d’une manière ou d’une autre.

Il fit un salut et monta dans son véhicule. Dans la chaleur sèche d’été, la colonne s’ébranla dans un nuage de poussière.

L’écoulement morne de leurs vies reprit, avec son lot de privations et de petits espoirs. Le temps s’écoulait. Les courriers adressés au fils restaient sans réponse et la vieille s’attendait au pire. Marcel, lui, rêvait secrètement d’un miracle. L’enfant, encore vierge de préjugés, avait perçu ce qu’un adulte n’aurait su voir. Sans pouvoir mettre de mots dessus, il avait senti chez l’officier des volcans de bonté, qui, bridés par la guerre, ne demandaient qu’à exploser. Il espérait du plus profond de son cœur que l’éruption tomberait sur eux. Et c’est ce qui arriva.

Un jour de ce même été, vers la fin de septembre 1943, Marcel et sa grand-mère étaient attablés devant une soupe claire. La campagne basculait doucement dans le crépuscule. C’était l’heure où des champs, les profondeurs s’azurent. Soudainement, un inconnu ouvrit la porte de la maison et se tint debout devant eux. Les épaules voûtées, squelettique, sale et dépenaillé, l’homme semblait épuisé mais son regard luisait d’une grande félicité. Les cuillères restèrent suspendues dans l’air par cette intrusion puis la vieille poussa un cri. Et Marcel comprit qu’il s’agissait de son père.

Les effusions de joies furent intenses et silencieuses. Puis Jean expliqua.
On l’avait retiré du camp où il se trouvait et on l’avait collé dans un train, direction Paris, sous bonne escorte Allemande. Là, il avait été amené dans un hôtel particulier de l’avenue de Versailles qui servait de siège à la Wehrmarcht. Il avait été conduit auprès d’un officier Allemand qui s’était présenté à lui comme étant l’Oberleutnant Mohrer ou quelque chose d’approchant, il n’avait pas très bien compris son nom.
L’homme lui avait dit : « Vous avez un bon garçon dont vous pouvez être fier, Monsieur Vasseur. Allez retrouver votre famille, je crois qu’elle a besoin de vous ». Jean avait donc cheminé comme il avait pu, partageant le trajet avec qui pouvait encore circuler en automobile.

– Mais le plus fou, ajouta-t-il, c’est qu’en chemin, alors que je voyageais avec un gars qui voulait rejoindre les siens en zone libre, j’ai appris que quelques heures après ma visite, l’hôtel particulier a été bombardé par les alliés. Il n’y a eu aucun survivant ! J’ai vraiment eu de la chance…

Cette nuit-là, la vieille pleura longtemps. Il est si difficile en temps de guerre de ne plus avoir personne à haïr.

Stéphanie Exbrayat, le 14/09/2016 copyright tous droits réservés. N° SGDL 30530

N'hésitez pas à donner votre avis sur ce texte !